Avant l’indépendance, nous étions tous à peu près kif kif sous la bannière du colonialisme. Après l’indépendance, certains Algériens ont vu leur situation évoluer, ont émigré, ont pu travailler et gagner de l’argent, ont fait des situations, construit des maisons, acheté des voitures… D’autres, restés au pays, ont pu poursuivre leurs études, ont appris d’autres langues, devenir médecin ou ingénieur, d’autres ont pu s’enrichir, ont bénéficié de pas mal d’avantages en plus du fruit de leur travail.
Ma bonne vieille mère âgée de 81 ans, n’a rien eu de tout cela, ni avant ni après. Elle n’a jamais travaillé pour gagner un salaire. Elle n’a jamais bénéficié d’une couverture sociale, elle n’a jamais pris l’avion ni le train. Elle ne regarde jamais la télé. Elle ne sait ni lire ni écrire. Elle ne parle que le kabyle et ne sait même pas répondre au téléphone. Elle n’a pas de carte d’identité.
Durant une grande partie de sa vie, jusqu’à 65 ans, laborieuse, elle eut une existence de bête de somme : Travail dans les champs, usant et harassant.
Maintenant, trop fatiguée, moitié aveugle moitié sourde, elle mène une vie de vieux chat : un monde fait de siestes, d’étirements et de longs silences. Je la vois toujours couchée. Elle nettoie d’abord soigneusement sa couche en passant dessus plusieurs fois sa main, se pelotonne en se couvrant d’un châle et s’endort presque à moitié aussitôt, puis plus profondément. Tout en elle, alors, respecte son sommeil et son repos... La voici qu’elle passe à des rêves heureux ; sur un figuier, elle tente d’attraper ce beau fruit, tout au bout de la branche qu’elle voudrait offrir à son fils... Comme on comprend qu’elle veuille faire plaisir à son fils ! Mais plus maman approche de la figue, plus la branche se ploie. Elle tend le bras en vain, la figue est encore loin. À la fin, la branche se casse, la figue se détache et s’abîme dans le ravin. Maman se réveille en gémissant et s’étire. Tout à l’heure, un nouveau sommeil va commencer… plus léger cette fois-ci.
La nuit, quand je me réveille vers trois heures du matin, je l’entends tousser dans la cuisine, elle prépare déjà son café. Elle sent une main sur son épaule, elle sait que c’est moi. Viens , viens , me dit-elle affectueusement, assis-toi sur cette chaise, je te sers un café.
TNB






