Parmi les sujets auxquels je ne pige strictement rien, je peux citer, sans aucune forme de modestie, l’impressionnisme. J’ai beau, que ce soit à l’étranger ou chez nous à « Riadh el Fath », essayer de comprendre certaines expositions, mais hélas, celles-ci n’ont jamais exposé quoi que ce soit à mes yeux. Quand on voit certains tableaux se vendre à des millions de dollars ou écouter un gars comme Alain Delon qui collectionne des œuvres d’art se dire ne pas être suffisamment riche pour s’offrir certaines peintures, je me sens comme venir d’une autre planète. C’est vrai qu’il y a des sujets dans la vie où l’on pige pas mais, avec un peu d’effort, on arrive à se faire une idée ne serait-ce que vague autour de l’idée centrale. Mais avec l’impressionnisme, je n’ai pas réussi à m’en faire la moindre idée. Quelque part dans mon cerveau, me suis-je dit, une partie de moi est inactive, elle est inaccessible au chinois et à l’impressionnisme. Cet art , né vers la fin du 19e siècle était considéré , dit-on, comme une sorte de révolte contre la conception académique de l’art. Ça doit être vraiment beau de comprendre ce truc qui ne laisse sur moi aucune impression. Je me sens, parfois, comme un daltonien dans le monde des couleurs. Mais bien heureusement, un jour, je me suis accidentellement rendu compte que je n’étais pas le seul.
Ce jour-là, dans une baraque du coté de Oued-Souf dans le sud algérien, on était obligé de se bousculer un peu pour assister à un match de soccer de coupe d’Europe diffusé par « L’Unique ». Les mordus du foot, parmi lesquels je comptais, étaient obligés d’être là un peu plus tôt pour s’offrir une place qui leur permettrait de suivre confortablement le match. On était donc obligés d’assister à l’inévitable journal de 20 heures qui devait précéder à chaque fois les choses sérieuses. Après nous avoir diffusé, via le tube cathodique, des informations « anodiques » qu’on devait le plus souvent multiplier mentalement par moins un pour élever les soupçons sur les cachoteries du système, le journaliste Mouataz Bi Amri Allah nous diffusa une information fort intéressante et qui fait, à l’heure où j’écris, l’objet de cet écrit abordé dans un forum par un ami qui doit, en ce temps hivernal, faire fleurir un printemps aux couleurs de la JSK, quelque part du coté de la-bas chez nous à Alès.
Mouataz Bi Allah nous a présenté une image venue de Belgique. Une ville, près de Liège, n’avait pas trouvé d’autres solutions que de vendre un des tableaux de Van Gogh à un collectionneur New-Yorkais pour je ne me rappelle plus combien de millions de dollars afin de combler son déficit économique. Le tableau était là, à l’écran. Les autorités de la ville s’affrontaient, s’acharnaient, s’excitaient, s’indignaient autour de quelque chose qui n’avait franchement ni queue ni tête pour le commun des profanes de mon espèce, esquisse sur un petit bout de tableau en matière de je ne sais quoi. Tout près de l’écran, au premier rang, un gars de Oued-Souf aussi étonné qu’énervé se retourna vers nous sur un ton de révolte et nous lança spontanément dans son ignorante innocence que je comprenais très bien : « Ya lkhawa, wa ’lah ma nechriha b âchra doro ! » (Nom de dieu que je ne donnerai même pas 50 centimes à ce tableau). Mais merde alors ! ajouta -t-il sous l’éclat de rire général. Il y a des choses qu’on peut gober dans la vie mais pas celle-ci, semblait être le message de sa colère.
L’art c’est l’art. Ça vaut ce que ça vaut. Ce n’est pas donné à n’importe qui de découvrir le coté artistique d’une œuvre d’art, autrement dit pas d’orchidée pour le roussin d’Arcadie. Je peux taper dur dans mes économies et aller, par exemple, jusqu’à 1000 euros dans l’achat d’un tableau qui me fascine - un coucher du soleil, un paysage qui me parle directement - mais que dirait mon ami le soufi s’il apprenait que l’œuvre de Léonard de Vinci, « La Joconde », supposé être le tableau le plus cher du monde, si ma source est bonne, est estimé en 2007 à plus de 640 millions de dollars ? Un tableau qui couterait probablement aussi cher que le Louvre qui l’abrite. Notre gars de Oued-Souf irait probablement prendre des armes et rejoindre Ben Ladin. Hadha Tabdhir, dirait-t-il (c’est du gaspillage pur et simple). Si vous gagniez une bonne somme au loto et que l’on vous offrait ce tableau pour un million de dollars, seriez-vous tentés de l’acheter pour des raisons autre que le prestige ? Au fait, qu’est-ce qui explique qu’un tableau se vende aussi cher ? Quand vous observez « La Joconde », que ressentez-vous ? Pour ma part, quand j’observe « La Gioconda », je me rends compte à quel point je peux être ignorant vis-a-vis de certaines choses dans la vie. Ni plus ni moins.
Un ami projète d’interviewer un artiste kabyle d’Aokas, Smaïl Ouchène ; j’espère que de son interview avec notre peintre jaillira un faisceau de lumière qui se dirigera sur mon ignorance parfaite.
Rachid Chabane.







