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Ahcène N T’gnit, Le Banni

« Ahcène N T’gnit » [Ahcène du terrain plat] a été banni de son douar de Tazrurt [1] depuis les années 60-70 (?) pour avoir déclaré publiquement, en quelque occasion, qu’il n’hésiterait pas à échanger Tazrurt et ses habitants contre un sac de son. Depuis, il a été frappé d’ostracisme, lui et toute sa famille. Son commerce se trouve boycotté ; interdiction à toute personne du Douar d’acheter quoi que ce soit de chez lui ni de lui adresser la moindre parole à lui comme à tous les membres de sa famille. Son commerce qui se trouvait à quelques dizaines de mètres du chef lieu de la commune de Tizi-N’Berber n’était pas loin de celui du très populaire riche Bouâriche, qui, concurrence oblige, s’en donnait en apparence, sans rancune aucune, à coeur joie. Le vieux Bouâriche, obsédé par la plus value, riait intérieurement comme un gourmand businessman dans le jardin de l’Eden commercial. En plein milieu de ses hostilités, devant une concurrence inouïe, le commerce d’Ahcène et de sa famille a continué, contre toute attente, son petit bonhomme d’existence. Se nourrissait-il de l’excès de clientèle de Bouâriche ou tournait-il comme dans « Lettres De Mon Moulin » à la façon du moulin de maître Corneille ? Le plus curieux c’est que contre vents et marées, cette épicerie n’a pas cessé de rouler.

Ahcène N T’gnit, qui était un simple instituteur à l’école primaire de Tizi-N-Berber, est parvenu à décrocher à la barbe des habitants de Tazrurt le poste tant convoité de directeur de cette même école. Un jour, confronté au dynamique ex maire de Tizi-N-Berber, en l’occurrence S. Saadi, ce dernier à court d’arguments lui envoie, raconte-t-on , dans l’illégalité la plus totale, une gifle magistrale sans grand dégât matériel. Ahcène le banni dépose une plainte contre lui. Quelque temps plus tard, la cour envoie notre nerveux maire, en plein milieu de son mandat, pour une cure de refroidissement d’un mois derrière les barreaux. L’aptitude de cette famille à bien mener ses affaires en Mesmar Jeha prospère, dans un environnement aussi hostile, n’a pas manqué de susciter quelque questionnement chez les nouvelles générations.

Dès mon jeune âge, j’entendais nos vieux, tous unanimes, tenir à son sujet des propos très méprisants, sans objection aucune. Ma curiosité grandissait avec l’âge, de voir comment est fait le seul banni, à ma connaissance, de l’histoire de la région. J’ai essayé à maintes reprises, ne serait-ce que de l’apercevoir dans la rue mais en vain. La société l’avait diabolisé à tel point que la seule prononciation de son nom est automatiquement suivie de celle d’“un verset coranique”. Sa maudite phrase du sac de son, serait-elle, à elle seule, la cause d’une telle haine contre lui ? Beaucoup de gens avançaient qu’il était d’un zèle tel, qu’il avait toujours eu cette manie de prendre les gens pour des quadrupèdes. Sa position d’à peine lettré, d’autodidacte cultivé, dans une société ravagée par l’analphabétisme, lui donnait ce sentiment méprisant d’inférioriser la société envers laquelle il a toujours adopté ouvertement un comportement dénué de toute forme de respect et de bonnes intentions. Ce mépris envers la société se lisait, disait-on, dans tous les traits de son expression physique. Sa blessante phrase n’était en réalité que l’ultime vapeur qui a fait exploser la cocote. À maintes reprises il avait, parait-il, formulé des excuses à la société mais celle-ci était restée figée sur ses principes de non recevoir. Les excuses formulées n’étaient pas suffisamment armées de sincérité au point de toucher le fond abyssal de la colère sociale. Ce qui ne sort pas du coeur, dit-on, n’atteint jamais les coeurs.

On a vu, tout de même, très peu de gens, murmurer quelque sympathie à l’égard d’« Ahcène N T’gnit » et dénoncer l’excès de rigidité des habitants de Tazrurt à son égard. Cette décision, avancent-ils, a été prise à une époque où la sensibilité des gens était facile à heurter. Les hommes de l’époque avaient tellement cher payé pour retrouver leur dignité qu’ils ne tolèrent plus la moindre parole qui leur ferait rappeler l’humiliation coloniale. Ayant les nerfs à fleur de peau, ils adorent un langage qui les caresse dans le sens du poil. Le matraquage psychologique du colon et ses stéréotypes infériorisants les ont exposés à la merci de flatteries plus étranges que celle du renard qui cajole un corbeau sur sa voix. Ils ont, à l’apogée de leur forme, bravé les intempéries de novembre et le soleil de juillet pour emprunter à la Ben Jonson les montées et les descentes vers les marabouts des « Ait Sidi Essaid » pour leur cultiver et leur labourer leurs vastes champs en échange exclusif de la sacro-sainte “Baraka”. Le soir, ils reviennent à la maison, fatigués mais très fiers d’avoir eu le privilège de servir dans les règles de l’art de la déontologie féodale ces prétendus hommes du seigneur. Les quelques "énergumènes" qui ont eu l’audace de refuser de servir ces dévots sont désignés publiquement comme les alliés du démon.

Il est à se demander, donc, si on peut vraiment compter sur ses gens-là pour situer nos intérêts ou juger une situation. Avec eux, on a toujours voté gentil mais pas utile. Comme maires, on a, souvent, désigné des infirmiers et des enseignants de bonne famille qui nous sont revenus en matière de projets, le plus souvent, les mains vides. On envoie d’innocents agneaux, via les méandres et les vices de l’administration, négocier nos intérêts avec des loups chevronnés en fait de tromperie. « Ahcène N T’gnt » est un loup parmi d’autres. Il est destiné aux fonctions suprêmes de la commune plutôt qu’à la franche camaraderie. Ce sont, affirme-t-on, ses aptitudes aux défis et à l’adversité, ses contacts et ramifications en dehors de Tizi-N-Berber, qui lui ont permis de vivre, voir de prospérer là où tout le monde aurait fléchi.

Les gens de Tazrurt auraient-ils condamné « Ahcène N T’gnit » de la même façon que les Abdéritains de l’ancienne Grèce avaient condamné le philosophe Démocrite pour sa théorie de l’atomisme ? Ahcene serait-il l’Émule en miniature des géants comme Aristote, Ptolémée et Copernic ? Ne connaissant ni lui, ni ne maîtrisant son histoire, je suis curieux de savoir, sous le microscope des nouvelles générations, à quel point peut-il mériter son sort ? S’il est intelligent, dit-on, d’où lui vient cette incapacité à se faire pardonner ?

[Publication antérieure : Ven, 15 Sep 2006, 1:41 - aokas.net]

P.-S.

J’avoue que j’ai perdu le contact avec cette affaire depuis les années 90 et les informations que j’ai reçues sont un peu dans le tas. J’ai le doute, dans ce texte, d’avoir écrit certaines imprécisions, mais ce sujet me tenait tellement à coeur que j’ai pris le risque de lui faire valoir la chandelle. Ceci est une invitation au débat plutôt qu’un exposé.

Notes

[1] Tazrurt : village à Tizi-N-Berber, Aokas, Kabylie

2 Messages de forum

  • Samir REKIK
    Ahcène N T’gnit, Le Banni22 janvier 02:13, par Samir REKIK

    Même, durant les années 90, il a été boycotté par les habitants du village de Medkour où j’habite !

    Si je me souviens bien, il a été "écarté", pendant, une décennie et personne ne parle ni avec lui ni avec les membres de sa famille à part ses descendants directs appartenant à ce village.

    Petit à petit, le monde bouge et certains habitants y commencent à s’approvisionner de l’alimentation de ce dernier et des « bonjour – bonsoir », de loin, commencent à surgir, mais, timidement, de la part de quelques habitants.

    Début 2000, j’étais le seul de ma famille qui échange des "saluts" de loin avec les frères et fils de Ahcene. Quelques membres de ma famille se sont mis en colère. Une campagne de dénigrement, à mon encontre et à d’autres habitants (jeunes) s’est mise en circulation par "nos" sois - disant voisins.

    Cette campagne a pris une place considérable au niveau du village de Medkour.

    Pris entre le marteau et l’enclume, j’ai fais une "campagne - contre" pour le renouvellement de l’association du village et j’ai pris les commandes en tant que Président du village.

    Les gens commencent à changer d’avis... Ceux qui étaient contre moi y travaillent dans mon équipe.

    A un moment donné, quelques sages du village sont venus me proposer des probables rapprochements entre les habitants et la famille d’Ahcene.

    Quelques mois après, une idée m’est venu dans la tête : Pourquoi ne pas créer un collectif rassemblant toutes les associations de la commune de Tizi - n’Berber ?

    En un temps record, le dit collectif a vu le jour. J’ai présidé la séance et à mes côtés le frère de Ahcene et 02 membres du mouvement local : Aarouch. Tous les participants à l’assemblée étaient d’accord pour que je sois le porte parole du collectif, et à mon tour de désigner les éléments qui vont siéger dans ma future équipe, une dizaine de personnes actives dont 03 du mouvement aarouch et le frère de Ahcene : Akli. Ce dernier commence à retrouver l’amitié, tant perdue, des habitants de mon village.

    Petit à petit, les membres de la famille Ahcene viennent prendre du café et mener une discussion générale avec les habitants du village de medkour aux alentours des cafetes de la région !!!

    Je ne vous dis pas que c’est grâce à moi que la famille de Ahcene a re - tissé l’amitié avec les gens de Medkour mais j’ai, seulement, participé au processus de conciliation !!!

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  • Isemlel
    Ahcène N T’gnit, Le Banni22 janvier 06:58, par Isemlel

    Je n’ai jamais entendu cette histoire donc je ne peux fournir d’éclaircissement. Ce que je peux dire est que ce phènomène de bannissement était fréquent dans les villages kabyles. Une histoire similaire s’était passé dans mon village. Je crois que le type banni a couché avec la femme d’un voisin ou quelque chose comme ça. Il se peut qu’il y ait certains types qui ont mérité le bannissement mais pourquoi bannir leurs familles qui n’ont rien fait. Un mal qui se transmet de génération en génération. Bravo samir pour avoir osé casser cette méchante tradition.

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